11.
Le destin

 

Samhain, 1983

 

Les rumeurs sont fondées. Elle est vivante. Ballynigel a été rasé par la vague noire, et pourtant Maeve Riordan et Angus Bramson, cet imbécile aux yeux bleus, ont réussi à survivre. Par la Déesse, je ne compte plus le nombre de fois où j’ai imaginé leur mort dans mille tourments. Celle de Maeve, surtout. En l’espace de deux semaines enchantées, elle m’a rendu plus vivant que jamais, avant de me déchirer l’âme. Mon mariage n’est plus qu’une triste farce, mon foyer, une prison. Et les enfants… eh bien, au moins, ils respectent mon pouvoir.

Je quitte l’Écosse, je quitte Liathach. Certes, le coven a gagné en puissance. Nous avons participé à la destruction de Crossbrig, et nous avons récupéré leurs livres de sorts Wyndenkell si précieux. Cependant, les sorciers de Liathach sont faibles. Ils ont obéi trop longtemps à la famille de Grania. Ils pensent que je les mets en danger et veulent se retirer du jeu. Qu’ils fassent ce qu’ils veulent. Cela ne me concerne plus.

Je ne regrette pas de perdre Liathach. Il y a des années que j’aurais dû partir. Maintenant, tout ce qui m’importe, c’est de retrouver Maeve. Elle a réussi l’impossible, elle a survécu à la vague noire. Je l’ai vue dans mon cristal. Je sais qu’elle tient encore à moi, que nous sommes toujours faits l’un pour l’autre. Je dois la retrouver.

Pour lui dire à quel point je l’aime… ou pour la tuer ? Nous verrons…

 

Neimhich

 

 

* * *

 

 

La maison ancienne était un vestige de la ville du XIXe siècle. Sa façade érodée possédait une élégance surannée. Maintenant que je l’avais localisée, que faire ?

J’ai traversé la rue pour rejoindre une autre cabine, d’où j’ai rappelé Bree. Elle venait de rentrer à l’appartement.

— J’y suis, lui ai-je annoncé. C’est au coin de la 87e Rue et de Central Park West. As-tu des nouvelles de Hunter ?

— Nada. Tu sais où il pourrait être ?

Je n’en avais aucune idée, étant donné qu’il ne me disait que le strict minimum sur son enquête.

— Euh… il y a une boutique de sorcellerie mexicaine derrière Hudson Street, près du fleuve. La propriétaire lui a fourni un contact. Elle te donnera peut-être l’adresse.

— J’y vais tout de suite, a-t-elle annoncé. Je laisse quand même un mot au cas où il reviendrait.

— Moi, je garde un œil sur cette baraque. Si tu trouves Hunter, dis-lui de me rejoindre.

— OK. Rappelle-moi dans vingt minutes, que je sois sûre qu’il ne t’est rien arrivé.

Je le lui ai promis, avant d’aller m’asseoir dans le parc, sur un banc d’où je voyais bien la maison. Il faisait si froid qu’au bout de quelques minutes je ne sentais plus mes pieds ni mes doigts gelés.

Cependant, je percevais très bien la magye puissante qui émanait d’en face. Mon sang s’est soudain figé dans mes veines. Si seulement j’avais pu partir à la recherche de Hunter avec Bree…, ai-je regretté. L’idée de rester seule en face de ce repaire de Woodbane me terrifiait – surtout que Ciaran s’y trouvait sans doute.

J’ai tenté de me calmer, les yeux rivés sur la villa. Personne n’y entrait, personne n’en sortait. La glycine elle-même restait immobile malgré le vent. Si la demeure paraissait totalement déserte, je n’étais pas dupe. La magye peut jouer des tours, ai-je pensé. Mais pas à moi.

J’ai activé mes sens pour repérer quelles sortes de défenses ou de pièges magyques protégeaient la maison. J’ai localisé une résistance au niveau de la porte – un simple sort de protection. Les sortilèges étaient bien moins nombreux que ceux qui scellaient la villa de Cal. Et il n’y avait pas de système d’alarme, juste une porte blindée garnie de verrous. Un seul était tiré. Bizarre.

Un coup d’œil à ma montre m’a appris qu’il était quinze heures. Bree avait-elle réussi à retrouver Hunter ? Y avait-il une chance que j’arrive à découvrir ce qui se passait à l’intérieur de cette maison en ce moment même ? Je pouvais toujours guetter l’aura de Killian.

Je me suis concentrée afin de me rappeler l’allure de son aura. Une forme m’est apparue très distinctement, et il m’a semblé entendre la voix de Killian. Puis des cris m’ont vrillé les oreilles. De nouveau, j’ai senti qu’il luttait, désespéré, terrorisé au-delà des mots.

La vision s’est évanouie aussi vite qu’elle était venue. Killian était à l’intérieur, captif, appelant à l’aide. Et j’étais la seule à l’entendre.

Je ne pouvais plus attendre Hunter. Accroche-toi, Killian, ai-je pensé. J’arrive.

À peine debout, je me suis mise à trembler de tous mes membres. Pour qui est-ce que je me prenais ? Moi, une sorcière inexpérimentée de dix-sept ans, je comptais défier tout un coven de sorciers Woodbane, dont celui qui avait assassiné Angus et Maeve ? À eux deux, ils n’avaient pas réussi à s’opposer à Ciaran… Je n’avais aucune chance. S’il n’avait pas hésité à tuer sa muìrn beatha dàn, quel sort réservait-il à la fille de cette dernière ?

Je ne pouvais pourtant pas oublier mes rêves et mes visions. Il y avait là un message clair : j’étais la seule à pouvoir sauver Killian.

— Déesse, aide-moi, ai-je imploré en respirant profondément.

J’ai tout essayé pour me calmer, me répétant que les connaissances d’Alyce m’accompagnaient et que j’étais bien plus puissante que la plupart des sorciers de sang. J’étais forte, plus forte encore que le jour où Hunter et moi avions battu Selene, trois semaines plus tôt. Si Ciaran se trouvait là, ne devais-je pas à Maeve de l’arrêter définitivement ?

J’en suis capable, me suis-je répété. C’est ma destinée.

J’ai traversé la rue et grimpé la première marche. Avant de me figer sur place, pétrifiée par la peur. Une petite voix me murmurait : Fais demi-tour. N’approche pas plus. Va-t’en.

J’ai voulu poser le pied sur la deuxième marche. En vain. L’effroi me tétanisait.

C’est un sort pour repousser les curieux, ai-je soudain compris. J’ai forcé le sort à se montrer. Après avoir résisté un instant, il est apparu fugacement dans l’air hivernal. La rune Tisa – symbole des obstacles – se répétait à l’infini, comme une série de stalactites de cristal. Je les ai visualisées fondant à la chaleur d’un feu et, au bout de quelques secondes, j’ai senti leur pouvoir diminuer.

Le sort a cédé, et j’ai atteint la marche du haut. Un autre sortilège bloquait la porte. J’ai jubilé quand je me suis rendu compte que je savais exactement comment procéder. Soit cette magye n’était pas très puissante, soit j’étais devenue plus forte que je ne l’imaginais.

Cette fois-ci, j’ai appelé le pouvoir de la terre, par les racines de la glycine, par les fondations en pierre de la maison. J’ai réuni toute l’énergie que les habitants de New York déversaient dans les rues. Une puissance tumultueuse a monté en moi. Je l’ai laissée croître, avant de la projeter sur la porte. Le sort a volé en éclats, le seul verrou tiré s’est actionné et la porte s’est entrebâillée. Je suis entrée, fière de ma toute-puissance.

Je me suis retrouvée dans un hall carrelé de marbre, au plafond vertigineux. Un grand escalier desservait les étages supérieurs. J’ai envoyé un message télépathique à Killian : Où es-tu ? Guide-moi.

L’instant d’après, j’étais sur le dos, plaquée au sol par un sort d’entrave plus fort que tous ceux que j’avais connus. Il me maintenait les bras le long du corps, me pressait les jambes l’une contre l’autre, me tenait à la gorge pour m’empêcher d’émettre le moindre son et me comprimait la poitrine au point que chaque respiration était un combat. Oh ! Déesse, ai-je songé. Je ne suis peut-être pas si forte que ça…

Très vite, j’ai cherché à briser les entraves.

En vain.

J’ai alors tenté le sort qui avait si bien fonctionné quelques minutes plus tôt : j’ai déployé mes sens, cherchant à me connecter au sol, mais je n’ai trouvé qu’un vide abyssal, comme si la terre elle-même avait été dépossédée de son pouvoir et n’avait plus rien à offrir. Et tout autour de moi tournoyaient des vagues de magye noire.

Alyce… ai-je pensé. Elle doit connaître une incantation capable de m’aider. Un enchantement pour ramener la lumière parmi les ténèbres m’est venu à l’esprit. J’ai d’abord visualisé une petite flamme, puis je l’ai fait grandir, de plus en plus brillante, de plus en plus chaude. Elle repoussait l’énergie négative, la consumait, purifiait l’air de la pièce.

Soudain, une douleur fulgurante m’a transpercée de part en part, comme si on m’enfonçait une dague de glace dans l’estomac. J’ai cru que j’allais perdre connaissance. Ce n’est qu’une illusion, ai-je tenté de me rassurer. Je me suis forcée à ignorer la douleur qui me déchirait les entrailles en m’accrochant à la vision de la flamme dévorant les ténèbres.

Une autre lame s’est fichée dans mon dos.

— Aaaah ! ai-je hurlé, et mon propre cri m’a effrayée.

J’ai senti ma chair, mes tendons et mes os céder, puis la flamme s’est éteinte.

Et la douleur a disparu. Malgré les tourments que j’avais endurés, j’ai vu que mon corps était indemne. En revanche, le sort d’entrave qui me bloquait au sol était bien réel. J’ai regardé autour de moi pour localiser la source de ces sorts. Là ! ai-je pensé. Je sentais une sombre magye se déverser sur moi ; une magye réunissant les pouvoirs de plusieurs sorciers ligués contre moi.

Un jet de bile m’est monté à la gorge : j’étais complètement dominée.

Qu’ai-je fait ? Comment ai-je pu être assez naïve pour croire que je pourrais vaincre tout un coven de Woodbane ?

Une silhouette élancée vêtue d’une tunique noire et portant un masque s’est avancée jusqu’à moi. Le masque représentait une gueule de chacal aux traits horriblement accentués, sculptée dans un bois sombre. Ma peur a décuplé lorsque j’ai aperçu les autres silhouettes masquées : un hibou, un couguar, une vipère, un aigle.

— Où est Killian ? ai-je articulé malgré ma terreur. Qu’est-ce que vous lui avez fait ?

— Killian ? a répété le sorcier au masque de hibou. Il n’est pas là.

— Vous vouliez pourtant absorber ses pouvoirs ! ai-je lancé bêtement.

— Tu te trompes, a répondu le chacal dans un rire strident.

— Killian n’était pas notre cible, a renchéri le hibou.

— Tu as été dupée, a ajouté la vipère, et ils ont tous éclaté de rire. Notre cible, c’est toi ! a-t-elle ajouté, ses yeux jaunes rivés sur moi.

L'appel
titlepage.xhtml
Tiernan,Cate-[Wicca-3]L'appel(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_000.html
Tiernan,Cate-[Wicca-3]L'appel(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_001.html
Tiernan,Cate-[Wicca-3]L'appel(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_002.html
Tiernan,Cate-[Wicca-3]L'appel(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_003.html
Tiernan,Cate-[Wicca-3]L'appel(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_004.html
Tiernan,Cate-[Wicca-3]L'appel(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_005.html
Tiernan,Cate-[Wicca-3]L'appel(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_006.html
Tiernan,Cate-[Wicca-3]L'appel(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_007.html
Tiernan,Cate-[Wicca-3]L'appel(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_008.html
Tiernan,Cate-[Wicca-3]L'appel(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_009.html
Tiernan,Cate-[Wicca-3]L'appel(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_010.html
Tiernan,Cate-[Wicca-3]L'appel(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_011.html
Tiernan,Cate-[Wicca-3]L'appel(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_012.html
Tiernan,Cate-[Wicca-3]L'appel(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_013.html
Tiernan,Cate-[Wicca-3]L'appel(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_014.html
Tiernan,Cate-[Wicca-3]L'appel(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_015.html
Tiernan,Cate-[Wicca-3]L'appel(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_016.html
Tiernan,Cate-[Wicca-3]L'appel(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_017.html
Tiernan,Cate-[Wicca-3]L'appel(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_018.html
Tiernan,Cate-[Wicca-3]L'appel(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_019.html
Tiernan,Cate-[Wicca-3]L'appel(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_020.html
Tiernan,Cate-[Wicca-3]L'appel(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_021.html
Tiernan,Cate-[Wicca-3]L'appel(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_022.html
Tiernan,Cate-[Wicca-3]L'appel(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_023.html
Tiernan,Cate-[Wicca-3]L'appel(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_024.html
Tiernan,Cate-[Wicca-3]L'appel(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_025.html
Tiernan,Cate-[Wicca-3]L'appel(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_026.html
Tiernan,Cate-[Wicca-3]L'appel(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_027.html
Tiernan,Cate-[Wicca-3]L'appel(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_028.html
Tiernan,Cate-[Wicca-3]L'appel(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_029.html
Tiernan,Cate-[Wicca-3]L'appel(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_030.html
Tiernan,Cate-[Wicca-3]L'appel(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_031.html
Tiernan,Cate-[Wicca-3]L'appel(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_032.html
Tiernan,Cate-[Wicca-3]L'appel(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_033.html
Tiernan,Cate-[Wicca-3]L'appel(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_034.html
Tiernan,Cate-[Wicca-3]L'appel(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_035.html
Tiernan,Cate-[Wicca-3]L'appel(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_036.html
Tiernan,Cate-[Wicca-3]L'appel(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_037.html
Tiernan,Cate-[Wicca-3]L'appel(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_038.html
Tiernan,Cate-[Wicca-3]L'appel(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_039.html
Tiernan,Cate-[Wicca-3]L'appel(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_040.html
Tiernan,Cate-[Wicca-3]L'appel(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_041.html
Tiernan,Cate-[Wicca-3]L'appel(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_042.html
Tiernan,Cate-[Wicca-3]L'appel(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_043.html
Tiernan,Cate-[Wicca-3]L'appel(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_044.html
Tiernan,Cate-[Wicca-3]L'appel(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_045.html
Tiernan,Cate-[Wicca-3]L'appel(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_046.html
Tiernan,Cate-[Wicca-3]L'appel(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_047.html
Tiernan,Cate-[Wicca-3]L'appel(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_048.html
Tiernan,Cate-[Wicca-3]L'appel(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_049.html
Tiernan,Cate-[Wicca-3]L'appel(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_050.html
Tiernan,Cate-[Wicca-3]L'appel(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_051.html
Tiernan,Cate-[Wicca-3]L'appel(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_052.html
Tiernan,Cate-[Wicca-3]L'appel(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_053.html
Tiernan,Cate-[Wicca-3]L'appel(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_054.html
Tiernan,Cate-[Wicca-3]L'appel(2001).French.ebook.AlexandriZ_split_055.html